Médailles olympiques alignées sur un fond sombre — la reconnaissance des champions marocains de mathématiques
Quarante-deux ans à l'IMO, et personne pour en parler vraiment.

En juillet 2024, alors que l'équipe nationale marocaine devait partir pour Bath, au Royaume-Uni, participer à la soixante-cinquième Olympiade internationale de mathématiques, les six élèves sélectionnés ont appris à la dernière minute qu'ils n'avaient pas leurs visas. Trois ans de préparation s'évanouissaient pour une raison administrative. L'association Math&Maroc, qui coache l'équipe nationale en partenariat avec le Ministère depuis 2017, a publié un communiqué cinglant. Telquel a titré : « La négligence prive le Maroc de sa participation aux Olympiades internationales de mathématiques. » Le scandale a duré une semaine.

Un an plus tard, en juillet 2025, en Australie, l'équipe marocaine est venue chercher sa revanche. Score final : 106 points, deux médailles de bronze, et la meilleure performance marocaine à l'IMO depuis trente ans. Lebrief a titré. Les médias spécialisés ont salué. Le grand public marocain, lui, n'a pas vraiment entendu parler.

Cette histoire de scandale, de revanche et de silence médiatique condense à peu près tout ce qu'il y a à dire sur les Olympiades marocaines de mathématiques. Un effort collectif d'une qualité inattendue, des champions individuels remarquables, une gestion publique défaillante, et un grand public qui ignore que cette élite existe. Cet article te la fait connaître, parce qu'elle mérite d'être connue, et parce que ce qu'elle révèle sur le système éducatif marocain est plus intéressant que la dernière annonce ministérielle.

L'histoire courte de la participation marocaine

L'Olympiade internationale de mathématiques (IMO) existe depuis 1959. Elle est aujourd'hui la plus prestigieuse des compétitions internationales d'élèves du secondaire. Plus de cent pays y envoient chaque année une équipe de six élèves, qui composent sur six problèmes en deux jours, pour un total de 42 points.

Le Maroc y participe depuis 1983, soit l'une des participations les plus anciennes du continent africain. Sur ces 42 ans, la performance marocaine a longtemps oscillé autour de mentions honorables et de quelques médailles de bronze sporadiques, sans jamais décoller comme certains pays asiatiques (Singapour, Vietnam, Corée) ni comme certains pays voisins (Tunisie a souvent fait mieux dans les années 1990-2000).

Le tournant date probablement de 2016-2017, avec deux événements parallèles. D'abord la création en 2016 de l'association Math&Maroc par trois jeunes polytechniciens marocains, eux-mêmes anciens des Olympiades. Ensuite, l'institutionnalisation progressive de la préparation par le CNIPE (Centre National d'Innovation Pédagogique et d'Expérimentation) du Ministère, qui a établi un calendrier de qualifications nationales en trois phases entre novembre et avril.

Le résultat : depuis 2017, la performance marocaine à l'IMO a monté, lentement mais nettement.

Les héros récents qu'on ne te présente pas

Voici quelques noms que tu devrais connaître, et que les médias marocains ne vous présentent pas.

Yacine Kamouh. Lycéen de Casablanca-Settat. Aux Olympiades panafricaines de mathématiques (PAMO) 2024 à Johannesburg, il obtient un score parfait — 42 points sur 42. Score parfait. Quelque chose qu'aucun élève marocain n'avait fait aux PAMO. L'équipe marocaine décroche cette année-là 3 médailles d'or, 3 médailles d'argent, et bat le record absolu des PAMO avec 201 points cumulés. Kamouh est une figure montante des maths marocaines, et tu n'en as probablement jamais entendu parler.

Ayman Riad Essolh. Originaire de la région Rabat-Salé-Kénitra. Médaille de bronze à l'IMO 2023 à Tokyo. C'est une des rares médailles internationales individuelles du Maroc des dernières années.

Hiba El Farchioui. Originaire de Souss-Massa. À l'IMO 2023 Tokyo, elle reçoit le Prix Maryam Mirzakhani, qui récompense la meilleure performance féminine sur certaines IMO. Le prix porte le nom de la mathématicienne iranienne Maryam Mirzakhani, première femme médaillée Fields en 2014. Pour une jeune fille marocaine en mathématiques, cette reconnaissance internationale est une affirmation symbolique extrêmement forte.

Adam Mahdan, Sami Moussaoui. Médaillés d'or aux PAMO 2024 aux côtés de Kamouh.

Si tu interroges la presse grand public marocaine sur ces noms, tu n'auras rien. Si tu cherches sur les sites spécialisés (mathmaroc.org, le360, lebrief.ma), tu trouveras des portraits et des résultats détaillés. Cette asymétrie médiatique dit quelque chose du statut des sciences au Maroc — célébrer un footballeur national est facile, célébrer une médaillée d'or en maths à 17 ans est apparemment compliqué.

Performance marocaine à l'IMO sur 10 ans Maroc à l'IMO : score total et médailles, 2015-2025 Source : imo-official.org — 6 élèves par équipe, maximum 252 pts 120 90 60 30 '15 '16 '17 '18 '19 '20 '21 '22 '23 '25 '24 ABSENT 106 pts (meilleure perf en 30 ans)
La tendance de fond est nette, malgré le trou de 2024. L'écosystème Math&Maroc + CNIPE met dix ans à produire ses effets — c'est exactement le délai typique d'un système d'entraînement scientifique sérieux.

Le rôle silencieux de Math&Maroc

Math&Maroc est une association à but non lucratif, fondée à Paris en 2016 par trois jeunes marocains diplômés de Polytechnique — Saad Benjelloun, Anass Lasram et Yassine Hamdi. Tous trois étaient des anciens de l'équipe nationale marocaine IMO dans les années 2000. Une fois en France, ils ont décidé de structurer ce qui leur avait manqué quand ils étaient lycéens : un coaching de niveau international pour les jeunes marocains qui veulent faire des Olympiades.

Aujourd'hui, l'association organise : un stage d'été de deux semaines en juillet pour les sélectionnés et les espoirs, un magazine mensuel (Math&Maroc Magazine) avec problèmes et corrigés, un forum en ligne où les élèves discutent de problèmes ouverts entre eux, et une diffusion de cours d'olympiades en français et en arabe.

L'association est financée par dons privés et par quelques partenariats institutionnels. Elle fonctionne en grande partie sur le bénévolat de polytechniciens, normaliens et ingénieurs marocains expatriés. Sans elle, l'équipe marocaine à l'IMO ne serait probablement pas où elle est aujourd'hui — c'est un fait que le Ministère reconnaît à demi-mot dans ses communiqués.

Ce que les Olympiades disent du système

Maintenant, la question intéressante. Le Maroc, dont 82 % des élèves de 15 ans n'atteignent pas le seuil PISA de compétence fonctionnelle, produit en même temps une élite olympique capable de rivaliser sur la scène internationale. Comment ?

La réponse est dans deux mots : variance extrême. Le système éducatif marocain a une variance interne énorme. Il produit une vaste masse d'élèves sous-équipés et une petite élite extrêmement bien préparée, sans grand-chose au milieu. Cette structure est l'inverse de ce qu'on observe dans les pays asiatiques performants à l'IMO comme à PISA — Singapour, Vietnam, Japon — qui produisent à la fois un niveau moyen élevé et une élite. Le Maroc produit l'élite, pas le niveau moyen.

Cette élite olympique s'est construite à la marge du système public, avec l'aide d'une association privée, dans quelques lycées d'élite (Lydex, Mohammed V, quelques mission française), et grâce à l'engagement personnel d'enseignants exceptionnels et de familles qui investissent massivement. Elle n'est pas un produit du système moyen — elle est ce qui survit à ses failles.

Ce fait a une conséquence politique importante : célébrer les médailles olympiques marocaines n'est pas un argument pour défendre le système éducatif marocain tel qu'il est. C'est un argument pour reconnaître ce que peut faire un dispositif à effectif réduit, hautement sélectif, et bien encadré. Le défi serait d'étendre cette logique à beaucoup plus d'élèves. Pour l'instant, c'est exactement ce qui ne se passe pas.

Comment ton enfant peut s'y mettre

Tu es parent ou élève au Maroc, et cet article t'a donné envie. Voici les premières étapes concrètes pour entrer dans le circuit olympique.

Étape 1 — Repérer son niveau dès la quatrième année du collège. Tu télécharges les annales des Olympiades nationales marocaines depuis le site Math&Maroc ou depuis les forums dédiés. Tu essaies de résoudre quelques problèmes. Si tu y arrives sans aide pour quelques uns, tu as un profil.

Étape 2 — Postuler aux qualifications nationales. Le CNIPE organise les Olympiades nationales à partir de la première année du tronc commun. Les inscriptions passent par les établissements — parler au prof de maths au début de l'année.

Étape 3 — Suivre le magazine Math&Maroc et participer aux stages. Si tu passes le premier filtre, l'association te contactera. Si tu ne passes pas mais que tu veux continuer, tu peux quand même t'inscrire au magazine mensuel et aux stages d'été ouverts au public.

Étape 4 — Construire ses fondations à part. Les Olympiades demandent une maîtrise de la beauté des maths — combinatoire, théorie des nombres, géométrie projective, inégalités — qui n'est presque pas enseignée dans le programme officiel marocain. Beaucoup de champions arrivent à ce niveau en lisant en autonomie des ouvrages comme Mathematical Olympiad Challenges de Andreescu, ou Problem-Solving Strategies d'Engel.

Conclusion

L'histoire des Olympiades marocaines de mathématiques mérite d'être racontée pour deux raisons. La première, c'est qu'elle célèbre des jeunes marocains exceptionnels qui méritent d'être célébrés — Yacine Kamouh, Hiba El Farchioui, Ayman Essolh, et tant d'autres qui passeront probablement par cette communauté dans les dix ans à venir. La seconde, c'est qu'elle révèle ce que le système marocain peut produire quand il met les conditions — sélectivité, encadrement, ambition — et ce qu'il refuse encore de mettre à l'échelle. Le scandale des visas de 2024 est l'image inversée de ce refus. La revanche australienne de 2025 est l'image de ce qui devient possible quand on s'entête.

Si tu connais un jeune au Maroc qui aime les maths au-delà du programme, parle-lui de Math&Maroc. C'est probablement le plus beau cadeau intellectuel que tu peux lui faire cette année.

Sources principales

IMO-Official (imo-official.org), section Maroc — historique de 1983 à 2025. Association Math&Maroc (mathmaroc.org). CNIPE, communiqués officiels sur les Olympiades nationales. Telquel (juillet 2024) sur le scandale des visas IMO 2024. Lebrief et Le360 (juillet 2025) sur la performance australienne. Challenge.ma sur les PAMO 2024 (Johannesburg). SNRT News sur l'IMO 2023 Tokyo. Math&Maroc Magazine, numéros 1 à 12. Andreescu & Andrica, Mathematical Olympiad Challenges. Engel, Problem-Solving Strategies.

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