Salle de classe d'une école publique marocaine — la réalité que les statistiques internationales agrègent
Un chiffre, deux pays, trois mille classes hétérogènes.

Décembre 2023. L'OCDE publie les résultats de PISA 2022 — l'enquête internationale qui mesure les compétences en maths, lecture et sciences des élèves de 15 ans dans 81 pays. Le Maroc figure soixante-et-onzième sur quatre-vingt-un pays en mathématiques, avec un score moyen de 365 points, contre 472 points de moyenne pour les pays de l'OCDE. Le calcul d'équivalence donne, dans la grille standard PISA, un écart d'environ trois années de scolarité.

Les médias marocains ont titré pendant 48 heures. Hespress, Médias24, Le360. Le mot « détérioration » revient partout. Puis la nouvelle est passée. Personne n'a vraiment travaillé le chiffre. Je propose de le faire ici, parce que ce chiffre dit à la fois trop et trop peu, et que la suite des décisions éducatives au Maroc dépend de la façon dont on le lit.

Ce que mesure réellement PISA

D'abord, qu'est-ce que PISA mesure ? Pas ce que beaucoup imaginent. PISA n'évalue pas le programme scolaire d'un pays. Elle mesure la capacité d'élèves de 15 ans à mobiliser des connaissances mathématiques dans des situations de la vie réelle. Lire un graphique pour interpréter un phénomène économique. Calculer un coût avec contraintes. Estimer une distance. Raisonner sur des probabilités élémentaires. La culture mathématique au sens fonctionnel, pas la maîtrise technique du programme officiel.

Cette distinction est cruciale. Un élève marocain de BAC SM, à 15 ans, sait probablement faire des choses sur la dérivation et les suites qu'un élève de Singapour ne fait pas encore. Mais si on lui demande de lire un tableau statistique d'une étude économique et d'en tirer une décision, il peut être démuni. C'est cette deuxième compétence-là — la transférabilité — que PISA capture.

Ce qui explique pourquoi des pays au programme « moins ambitieux » que le BAC SM peuvent obtenir des scores PISA bien supérieurs. Le programme français de spé maths est exigeant, mais la France n'est « que » vingt-sixième en culture mathématique PISA, ce qui frustre beaucoup de profs français. Pas parce que les élèves français ne savent pas faire de maths, mais parce qu'ils ne mobilisent pas spontanément cette technique dans un contexte non scolaire.

Les chiffres en détail (et ce qui se cache derrière)

Voici les vraies données PISA 2022 pour le Maroc, qu'on ne lit pas en détail dans les médias.

Score moyen en mathématiques : 365 points. OCDE : 472. Écart : 107 points, soit environ trois années de scolarité dans l'échelle standard.

Pourcentage d'élèves marocains qui atteignent le niveau 2 (seuil de compétence de base) : 18 %. OCDE : 69 %.

Pourcentage d'élèves marocains qui atteignent les niveaux 5-6 (excellence) : presque 0 %. OCDE : 9 %.

Évolution 2018→2022 en lecture : chute brutale de 359 à 339 points (-20). En sciences : 377 → 365 (-12). En maths : 368 → 365 (apparemment stable, mais la proportion en dessous du seuil 2 a augmenté de 5 points).

Comparaisons régionales pertinentes : Tunisie 365 (égalité avec le Maroc), Algérie n'a pas participé. EAU 431, Arabie Saoudite 394, Liban 366. Singapour 575. Pologne 489. France 474.

Maroc à PISA 2022 — la moyenne cache la distribution PISA 2022 — proportion d'élèves par niveau de compétence en maths Source : OCDE PISA 2022 vol. I (décembre 2023) MAROC 82 % sous le niveau 2 (incompétence fonctionnelle) 18 % OK 0% excell. OCDE 31 % sous niv.2 60 % compétents 9 % excell. SINGAPOUR 7 % 52 % compétents 41 % excellence Le vrai problème marocain n'est pas la moyenne. C'est que 82 % des élèves ne sont pas fonctionnellement compétents.
Le chiffre marocain qui fait mal n'est pas le 365. C'est le 82 % d'élèves de 15 ans qui n'atteignent pas le seuil de compétence fonctionnelle PISA. Et c'est lui qui devrait orienter les politiques.

Ce que la moyenne cache

365, c'est une moyenne nationale. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes. Le système éducatif marocain est extrêmement hétérogène — peut-être l'un des plus hétérogènes au monde. Il contient au moins quatre sous-systèmes qui n'ont presque rien à voir entre eux :

Le public urbain de centre-ville. Probablement autour de 380-400 sur l'échelle PISA. Élèves majoritairement issus de classes moyennes, profs souvent qualifiés, infrastructures correctes.

Le public rural et péri-urbain. Le grand drame du système. Probablement autour de 300-320 sur l'échelle PISA. Profs souvent absents, manuels en retard, langues d'enseignement instables. La fracture rural/urbain au Maroc est documentée par le HCP et le CSEFRS depuis des années.

Le privé marocain (1,2 million d'élèves). Très hétérogène, de l'école de quartier au standing premium. Une enquête sérieuse à l'intérieur du privé marocain donnerait probablement de 350 à 500 selon les établissements.

Les missions étrangères (Lyautey, Descartes, Massignon, etc., ~46 000 élèves AEFE). Probablement entre 470 et 510 sur l'échelle PISA. C'est-à-dire au niveau OCDE, voire au-dessus pour certains lycées.

Si l'échantillon PISA avait été stratifié pour mettre en lumière ces quatre sous-systèmes, on aurait vu que le « Maroc à 365 » est en réalité un Maroc à plusieurs vitesses extrêmement marquées. Cette information est plus utile que la moyenne — parce qu'elle dit où il faut intervenir.

Pourquoi les politiques publiques n'arrivent pas à bouger le chiffre

Le Maroc a tenté plusieurs réformes éducatives ces vingt ans. Le Plan d'urgence (2009-2012), la Vision stratégique (2015-2030), la Feuille de route 2022-2026. Toutes ont déclaré qu'elles allaient améliorer les apprentissages. Aucune n'a fait bouger les chiffres internationaux dans le sens souhaité — ils ont même baissé sur certaines dimensions.

Pourquoi ? Trois raisons structurelles, qui n'ont rien à voir avec l'envie politique.

Une. Le système souffre d'une crise de recrutement chronique des enseignants. Salaires de débutant inférieurs au coût de la vie urbaine, formation initiale insuffisante (le rôle des Centres Régionaux des Métiers d'Éducation et de Formation est critiqué), absences fréquentes faute de remplacements. La qualité de l'enseignement quotidien dans les classes publiques reste inégale.

Deux. La question des langues d'enseignement reste partiellement résolue. Le bilinguisme arabe-français en matières scientifiques produit une charge cognitive supplémentaire que peu de systèmes au monde imposent à leurs élèves. La transition récente vers un enseignement scientifique en français au lycée est une avancée, mais elle expose les inégalités d'accès aux profs francophones qualifiés.

Trois. Les évaluations internes au système (les examens régionaux et nationaux) restent souvent calibrées pour la reproduction technique plutôt que pour la pensée mathématique. Tant que les élèves sont sélectionnés sur la mémorisation procédurale, ils n'apprennent pas la transférabilité que PISA mesure. Le système se note lui-même sur autre chose que ce qui compte vraiment.

Ce que ces chiffres devraient changer (et ne changeront probablement pas)

Si la classe politique marocaine prenait les chiffres PISA au sérieux, plusieurs choses changeraient. La formation initiale des enseignants serait massivement renforcée, en particulier sur la pédagogie de la transférabilité. Les manuels seraient repensés pour intégrer la résolution de problèmes en contexte, pas seulement les exercices techniques. Les évaluations internes seraient recalibrées pour ressembler à PISA. Les inégalités territoriales seraient adressées par des programmes ciblés, pas par des plans nationaux uniformes qui ne touchent pas les zones les plus en difficulté.

Aucun de ces chantiers n'est impossible. Plusieurs pays — Portugal, Pologne, Vietnam — ont fait remonter leur score PISA de 30 à 50 points en dix ans avec des politiques ciblées. Le savoir technique existe. La question est politique, et culturelle : faut-il accepter que ce qui compte vraiment, c'est ce que les élèves savent faire à 15 ans, pas la lourdeur du programme officiel.

En attendant, parents et élèves marocains qui lisent ce papier devraient retenir deux choses. Première chose : le système ne va pas bouger vite — il faut bâtir sa propre stratégie. Deuxième chose : la culture mathématique au sens PISA — savoir lire un graphique, raisonner sur des données, modéliser une situation — se travaille à la maison aussi. Pas en faisant plus d'exercices techniques. En lisant la presse, en commentant des statistiques sportives, en estimant des coûts, en jouant aux jeux de stratégie. Ces gestes, accumulés sur dix ans, font la différence entre un élève qui sait reproduire et un élève qui sait penser.

Sources principales

OCDE, PISA 2022 Results, Volume I (décembre 2023). Conseil supérieur de l'éducation, de la formation et de la recherche scientifique (CSEFRS) — INE, Résumé du Rapport National PISA 2018. CSEFRS, Rapport TIMSS 2015. Haut-Commissariat au Plan, Recensement général 2024 (taux d'analphabétisme, déclarations de Chakib Benmoussa). Médias24, Le360, Telquel pour les analyses de presse 2022-2024. Feuille de route 2022-2026 du Ministère de l'Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports.

Articles à lire ensuite : le piège de la mémorisation au BAC SM, pourquoi 30 % des prépas marocaines décrochent, la méthode Feynman.