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🗺️ ATLAS DES CONCEPTS — Cryptographie · Tous niveaux
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BB84 & cryptographie quantique

Bennett-Brassard 1984 — la sécurité prouvée par la physique elle-même

🎛️ Simulation BB84 : Alice → Bob, avec ou sans Ève

Alice envoie 16 photons polarisés. Bob mesure dans des bases aléatoires. Active Ève pour voir comment elle perturbe le canal — et comment Alice et Bob la détectent.

Photons envoyés

16

Bases identiques

8

Clé finale

Taux d'erreur

0 %

Sans Ève : ~0 % d'erreur sur les bits où les bases coïncident. Avec Ève : ~25 % d'erreur — détection garantie.

⚠️ Le problème : RSA tombera bientôt

Toute la cryptographie classique (RSA, ECC, Diffie-Hellman) repose sur un pari : tel problème est trop dur à résoudre en pratique. Mais en 1994, Peter Shor a montré qu'un ordinateur quantique le casse en quelques secondes (cf. concept RSA).

Deux réponses possibles :

  1. Cryptographie post-quantique : nouveaux algorithmes classiques basés sur des problèmes que les ordinateurs quantiques ne savent pas résoudre (réseaux euclidiens, isogénies, codes correcteurs). Standardisée par le NIST en 2024.
  2. Cryptographie quantique : utiliser les lois de la mécanique quantique elle-même pour garantir la sécurité. Sécurité prouvée par la physique, pas par l'informatique.

Le protocole emblématique de cette deuxième voie est BB84.

🎯 1984 : Bennett et Brassard

Charles Bennett (IBM Research) et Gilles Brassard (Université de Montréal) publient en décembre 1984 « Quantum Cryptography: Public Key Distribution and Coin Tossing ». C'est l'acte de naissance de la cryptographie quantique.

L'idée : exploiter le principe d'incertitude de Heisenberg et le théorème de non-clonage quantique (Wootters-Zurek 1982). Ces lois fondamentales rendent l'écoute clandestine physiquement détectable.

🌈 Le mécanisme : polarisation des photons

Un photon peut être polarisé selon différentes orientations. BB84 utilise deux bases de polarisation :

  • Base + (rectiligne) : polarisation horizontale (→, bit 0) ou verticale (↑, bit 1).
  • Base × (diagonale) : polarisation à 45° (↗, bit 0) ou à 135° (↖, bit 1).

Si tu mesures un photon polarisé verticalement (base +) avec un détecteur orienté à 45° (base ×), tu obtiens aléatoirement 0 ou 1 (probabilité ½). Et tu détruis irréversiblement l'information de polarisation initiale. C'est le principe d'incertitude.

📋 Le protocole BB84 en 4 étapes

  1. Émission : Alice tire une séquence aléatoire de bits (la future clé). Pour chaque bit, elle choisit aléatoirement une base (+ ou ×) et envoie le photon polarisé en conséquence.
  2. Mesure : Bob ignore quelle base Alice a utilisée. Pour chaque photon, il choisit aléatoirement une base de mesure (+ ou ×). Quand sa base coïncide avec celle d'Alice, il obtient le bon bit. Sinon, c'est aléatoire.
  3. Réconciliation des bases : Alice et Bob comparent publiquement les séquences de bases utilisées (pas les bits eux-mêmes !). Ils ne gardent que les bits où les bases coïncident. En moyenne, ils gardent la moitié des bits.
  4. Détection d'espion : Alice et Bob comparent publiquement un échantillon des bits gardés. Si le taux d'erreur est très bas (~0 %), pas d'espion. S'il est ~25 %, Ève a écouté.

🕵️‍♀️ Pourquoi Ève est détectable : la limite quantique

Si Ève intercepte un photon, elle doit le mesurer dans une base aléatoire (elle ne connaît pas celle d'Alice). 50 % du temps elle utilise la bonne base : aucun problème, elle relit le photon sans erreur et le réémet identique. 50 % du temps elle utilise la mauvaise base : elle corrompt le photon, et le réémet aléatoirement.

Quand Bob mesure ce photon corrompu dans la bonne base d'Alice :

  • 50 % du temps Ève avait la bonne base aussi (pas d'erreur).
  • 50 % du temps Ève avait la mauvaise base : Bob obtient une réponse aléatoire, donc 50 % du temps c'est faux.

Au total, 25 % des bits où les bases d'Alice et Bob coïncident sont erronés. Ce taux d'erreur trahit Ève. Sans elle, le taux est ~0 % (seules les imperfections du matériel en produisent quelques %).

La beauté absolue de BB84 : la sécurité est garantie par les lois de la physique. Ève ne peut pas espionner sans laisser de trace, parce que mesurer un système quantique le perturbe. C'est vrai même contre un attaquant disposant d'un ordinateur quantique infiniment puissant. La sécurité absolue, garantie par l'univers lui-même.

🔬 Le théorème de non-clonage

Le pilier théorique de BB84 est le théorème de non-clonage (Wootters-Zurek 1982, Dieks 1982) :

Il n'existe aucune opération quantique capable de copier un état quantique inconnu.

Preuve en 3 lignes via la linéarité de la mécanique quantique.

Conséquence directe : Ève ne peut pas faire une copie du photon pour mesurer une et laisser passer l'autre. Elle doit faire un choix destructif.

🚀 1989-2026 : du laboratoire aux satellites

  • 1989 — Première démonstration expérimentale de BB84 par Bennett et Brassard à IBM Research. Sur 30 cm dans une chambre noire.
  • 1991E91 (Artur Ekert) : variante basée sur l'intrication quantique.
  • 1995 — ID Quantique (Genève) commercialise le premier système.
  • 2007 — Distribution sur 144 km en espace libre (Canaries).
  • 2017 — Satellite chinois Micius : distribution quantique de clés sur 1 200 km entre 2 stations au sol, et 7 600 km entre Pékin et Vienne (avec relais au sol).
  • 2020 — Réseau QKD opérationnel Pékin-Shanghai, 2 000 km. Connecte des banques, gouvernement, défense.
  • 2022 — Réseau européen EuroQCI (European Quantum Communication Infrastructure) lancé. Reliera tous les pays de l'UE.
  • 2024 — Première application bancaire commerciale en Allemagne (Commerzbank + Deutsche Telekom).
  • 2026 — Plusieurs satellites QKD opérationnels (Chine, Europe, USA). Premier essai entre la Lune et la Terre prévu par DARPA.

⚠️ Limites pratiques

  • Distance : les photons s'absorbent dans la fibre. Sans répéteurs, limite ~200 km. Les répéteurs quantiques (à mémoires quantiques) sont en développement.
  • Débit : très faible (quelques milliers à millions de bits/sec). Donc on utilise BB84 pour échanger une clé symétrique courte, et on chiffre les données réelles avec AES (rapide).
  • Coût matériel : sources de photons uniques, détecteurs cryogéniques, compensateurs de polarisation. Plusieurs millions $ par lien.
  • Authentification initiale : il faut un canal authentifié pour l'échange de bases. BB84 protège contre l'écoute, pas contre le « man-in-the-middle » de la première session.
  • Attaques par canaux auxiliaires : les implémentations réelles ont des défauts (détecteurs aveuglables, lasers imparfaits). Plusieurs failles connues.

📐 Le lien avec ton programme

  • Probabilités : tout BB84 repose sur des calculs de probabilités élémentaires (¼ d'erreur si Ève écoute, etc.). Programme probabilités 2BAC SM.
  • Vecteurs : la polarisation d'un photon est un vecteur unitaire dans un espace à 2 dimensions complexes. Concept directement transposé du programme géométrie 2BAC.
  • Algèbre linéaire : la mécanique quantique est de l'algèbre linéaire en dimension complexe. Programme prépa et plus.
  • Statistique : la détection d'Ève via le taux d'erreur est un test statistique. Hypothèse : pas d'espion (erreur ≤ ε). Programme 2BAC.
  • Information : entropie de Shannon, capacité de Holevo. Concepts post-bac mais accessibles dès le 2BAC pour l'intuition.

🌟 Au-delà : l'Internet quantique

Les chercheurs développent aujourd'hui l'Internet quantique : un réseau qui ne transporte plus des bits classiques, mais des qubits intriqués. Applications futures :

  • QKD universelle : sécurité absolue entre n'importe quel couple de nœuds.
  • Calcul quantique distribué : plusieurs ordinateurs quantiques connectés forment un super-ordinateur quantique.
  • Horloges atomiques synchronisées : précision picosecondes à l'échelle continentale → GPS quantique, ondes gravitationnelles, géolocalisation sismique.
  • Téléportation quantique de l'état d'une particule (déjà démontrée sur 100+ km par satellite).
  • Vote anonyme parfait, monnaies quantiques infalsifiables, signatures quantiques.

BB84 marque un changement civilisationnel : pour la première fois, la sécurité ne dépend plus de la difficulté d'un problème mathématique (qui peut tomber demain), mais des lois fondamentales de la nature (immuables tant que la mécanique quantique est vraie). C'est l'aboutissement de 2 500 ans de quête cryptographique, depuis le scytale spartiate jusqu'à la physique quantique.

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