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Les courbes elliptiques

La crypto de Bitcoin, des smart cards, des signatures — et le démonstrateur du dernier théorème de Fermat

🎛️ La règle d'addition géométrique P + Q

Une courbe elliptique = + ax + b. Bouge les paramètres a et b. Deux points P et Q définissent une 3ᵉ intersection avec la courbe : sa symétrique est P+Q. C'est ainsi qu'on définit l'addition de points — la base de toute la crypto elliptique.

Point P

(−1.7, 1.5)

Point Q

(0.3, −1.7)

P + Q

(3.1, 4.9)

Trace la droite PQ → elle coupe la courbe en un 3ᵉ point R'. P + Q est la symétrique de R' par rapport à l'axe x. C'est l'addition elliptique.

🧮 Une équation très simple, des structures très riches

Une courbe elliptique est l'ensemble des points (x, y) du plan vérifiant une équation de la forme :

avec la condition de non-singularité : + ≠ 0

Selon a et b, la courbe peut être une seule boucle, ou bien une boucle plus un « œuf » séparé. Mais peu importe la forme — ce qui compte est qu'on peut « additionner » deux points de la courbe pour en obtenir un troisième.

➕ La règle d'addition « corde-tangente »

Pour additionner deux points P et Q sur la courbe :

  1. Tracer la droite passant par P et Q.
  2. Elle coupe la courbe en un troisième point R'.
  3. = symétrique de R' par rapport à l'axe des x.

Pour additionner un point à lui-même (calculer 2P) : on prend la tangente à la courbe en P. Elle coupe la courbe en un autre point. La symétrique de ce point par rapport à l'axe des x est 2P.

Pour gérer les exceptions (droites verticales), on ajoute un « point à l'infini » noté O. Il joue le rôle d'élément neutre : P + O = P.

🎓 Le résultat fondamental : structure de groupe

Théorème (Poincaré, 1901) : muni de cette addition, l'ensemble des points d'une courbe elliptique (avec le point à l'infini) forme un groupe abélien.

  • Associativité : (P + Q) + R = P + (Q + R). Démonstration non triviale !
  • Élément neutre : O (le point à l'infini).
  • Opposé : −P = symétrique de P par rapport à l'axe x.
  • Commutativité : P + Q = Q + P (évident géométriquement).

C'est cette structure algébrique qui permet d'utiliser les courbes elliptiques en cryptographie et en théorie des nombres.

📐 Formules explicites d'addition

Pour deux points distincts P = (, ) et Q = (, ), P + Q = (, ) avec :



Pour 2P (doublage), s devient ( + a) / () — issue de la dérivée implicite.

🔢 Sur un corps fini : la magie cryptographique

Au lieu de travailler avec les réels, en cryptographie on prend les coordonnées dans un corps fini ℤ/pℤ avec p premier (typiquement p à 256 bits). La courbe elliptique devient un ensemble fini de points, par exemple ~ points.

L'addition reste bien définie (toutes les formules ci-dessus, calculées modulo p). La structure de groupe reste valide. Et là, on peut faire de la cryptographie.

🔐 Le problème du logarithme discret elliptique (ECDLP)

Étant donné un point P fixe sur la courbe et un autre point Q = nP (P additionné à lui-même n fois), il est :

  • Facile de calculer Q à partir de n et P (algorithme « double-and-add », O(log n) opérations).
  • Très difficile de retrouver n à partir de P et Q.

C'est le problème du logarithme discret elliptique (ECDLP). Aucun algorithme classique connu ne le résout plus vite que la racine de la taille du groupe.

⚡ Pourquoi ECC bat RSA : clés 10× plus courtes

  • Sécurité 128 bits : RSA-3072 vs ECC-256.
  • Sécurité 256 bits : RSA-15360 vs ECC-512.

Pour la même sécurité, ECC utilise des clés 10 à 30 fois plus courtes. Conséquences :

  • Calculs plus rapides (essentiel pour les appareils peu puissants : cartes à puce, smartphones, IoT).
  • Bande passante économisée (essentiel pour les communications par satellite, 5G, blockchain).
  • Consommation électrique réduite (essentiel pour les batteries).

C'est pourquoi Bitcoin, Ethereum, Apple Pay, Signal, WhatsApp, iMessage, les iPhone, les passeports biométriques européens et les cartes bancaires modernes utilisent tous des courbes elliptiques (généralement secp256k1 pour Bitcoin, Curve25519 pour Signal). C'est la cryptographie dominante du XXIᵉ siècle.

🎯 Le dernier théorème de Fermat : 357 ans plus tard

Au-delà de la cryptographie, les courbes elliptiques sont devenues centrales en théorie des nombres. Le dernier théorème de Fermat (1637) affirme que + = n'a pas de solution entière non triviale pour n > 2.

En 1985, Gerhard Frey remarque : si une solution (a, b, c) existait à a^p + b^p = c^p (avec p premier), alors la courbe elliptique y² = x(x − a^p)(x + b^p) aurait des propriétés très étranges. Trop étranges, conjecturait Frey.

Ribet formalise (1986) : si la conjecture de Taniyama-Shimura est vraie, alors Fermat est vrai. Et Andrew Wiles consacre 7 ans (1986-1993) en secret total à démontrer Taniyama-Shimura pour les courbes elliptiques semi-stables. Résultat : 357 ans après Fermat, son dernier théorème est démontré.

La preuve fait 130 pages. Elle utilise toute la théorie moderne des courbes elliptiques. Sans elles, Fermat resterait ouvert.

💎 Conjecture de Birch et Swinnerton-Dyer : 1 million de dollars

Parmi les 7 problèmes du millénaire, l'un concerne directement les courbes elliptiques : la conjecture de Birch et Swinnerton-Dyer (1965). Elle relie le rang d'une courbe elliptique (dimension de l'ensemble de ses points rationnels) à un comportement analytique de sa fonction L.

En 2000, le Clay Institute offre 1 million de dollars à qui la démontre. Toujours ouvert après 60 ans.

📐 Le lien avec ton programme

  • Arithmétique modulaire : ECC travaille dans ℤ/pℤ. Programme 2BAC SM.
  • Polynômes du 3ᵉ degré : = + ax + b. Étude de fonctions, dérivée, tangente. Programme 1BAC et 2BAC SM.
  • Géométrie analytique : équation de droite passant par 2 points, intersection droite-courbe. Programme 1BAC.
  • Inverse modulaire : pour les formules d'addition, il faut diviser, donc inverser modulo p. Algorithme d'Euclide étendu. Programme arithmétique 2BAC SM.
  • Groupes : structure abstraite (associativité, neutre, opposé). Notion vue en prépa, mais accessible intuitivement.
  • Exponentiation rapide : « double-and-add » est un cas particulier de l'exponentiation modulaire vue pour RSA.

🚀 Les courbes utilisées en pratique

  • secp256k1 : Bitcoin, Ethereum (et toutes les cryptos issues). = + 7 sur ℤ/pℤ avec p ≈ − 977.
  • Curve25519 (Bernstein 2005) : Signal, WhatsApp, iMessage, OpenSSH. Forme de Montgomery, conçue pour résister aux attaques par canal auxiliaire.
  • NIST P-256, P-384, P-521 : standards officiels du gouvernement américain, utilisés dans TLS, smart cards, gouvernement.
  • Ed25519 : variante d'Edwards de Curve25519. Standard moderne pour les signatures (SSH, GPG, OpenBSD).
  • Brainpool curves : standards européens (ETSI).

Une équation de 3ᵉ degré qui tient sur une ligne, et tu obtiens : la sécurité de tout Bitcoin (3 000 milliards $ de valeur), de toutes tes communications Signal/WhatsApp/iMessage, de tous les paiements Apple Pay et Google Pay, de tous les passeports européens modernes. Plus la preuve du dernier théorème de Fermat. Les courbes elliptiques sont sans doute l'objet mathématique le plus rentable du XXᵉ siècle.

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